Le 19 juillet 2024, une mise à jour défectueuse d'un logiciel de cybersécurité a mis hors service 8,5 millions d'ordinateurs Windows en quelques heures. Aéroports, hôpitaux, banques, chaînes de télévision : des organisations parmi les mieux équipées du monde se sont retrouvées à écrire des cartes d'embarquement à la main. Cet épisode résume la question que pose la résilience numérique low-tech : que reste-t-il de votre activité quand le système d'information tombe ? Et si la réponse est « pas grand-chose », est-ce un problème de sécurité informatique ou un problème de conception ?
En février 2026, le Cigref, association qui regroupe les grandes entreprises et administrations françaises utilisatrices du numérique, a publié avec l'Institut du Numérique Responsable (INR) un rapport qui tranche : une partie de la réponse se trouve du côté de la low-tech. Le mot surprend dans la bouche de directeurs des systèmes d'information (DSI) de BNP Paribas, Orange ou Michelin. Il traduit pourtant une évolution de fond, que nous observons aussi sur le terrain chez La Belle Tech : les organisations ne cherchent plus seulement à empiler des couches de protection, elles commencent à interroger la dépendance elle-même.
Cet article fait le point : définitions, signaux qui expliquent l'urgence, principes opérationnels, limites et feuille de route.
Résilience numérique et low-tech : de quoi parle-t-on ?
La résilience numérique
La résilience numérique désigne la capacité d'une organisation à continuer de fonctionner, puis à se rétablir, quand ses outils numériques sont perturbés : panne, cyberattaque, coupure d'électricité, rupture d'approvisionnement en matériel, défaillance d'un fournisseur cloud. On la confond souvent avec la cybersécurité. La cybersécurité en est une composante, mais la résilience couvre un champ plus large, puisqu'elle inclut aussi l'énergie, les compétences internes, les processus de secours et la dépendance aux fournisseurs.
Pendant vingt ans, la réponse standard à ces risques a consisté à ajouter de la technologie : redondance de serveurs, outils de détection, sauvegardes externalisées, contrats de support. Ces réponses restent nécessaires. Leur limite tient au fait qu'elles augmentent souvent la complexité du système qu'elles sont censées protéger, et donc le nombre de points où il peut casser.
La low-tech
Le rapport Cigref × INR retient la définition élaborée par l'ADEME en 2022. La démarche low-tech y est décrite comme « une démarche innovante et inventive de conception et d'évolution de produits, de services, de procédés ou de systèmes qui vise à maximiser leur utilité sociale, et dont l'impact environnemental n'excède pas les limites locales et planétaires ». Elle implique « un questionnement du besoin visant à ne garder que l'essentiel, la réduction de la complexité technologique, l'entretien de ce qui existe plutôt que son remplacement ».
Retenez trois verbes : questionner le besoin, simplifier, entretenir. Appliquée à une organisation, la low-tech devient une méthode de décision : chaque couche technologique doit être justifiée par un besoin réel, et l'on vérifie qu'elle ne fragilise pas l'ensemble. Le numérique garde toute sa place, à condition d'être choisi. Nous détaillons cette approche dans notre article sur l'émancipation technologique face aux limites planétaires.
Robustesse et résilience : une nuance qui compte
Le rapport ajoute à la définition de l'ADEME une dimension jugée essentielle par ses participants : la robustesse. Le biologiste Olivier Hamant, chercheur à l'INRAE, la définit comme la capacité « à maintenir un système stable et viable malgré les fluctuations ». Il distingue les deux notions de façon éclairante : la résilience est la capacité à se maintenir, s'adapter et se transformer dans un environnement fluctuant, tandis que « la robustesse crée les conditions grâce auxquelles on ne tombe pas ».
Pour un dirigeant, la conséquence est concrète. Une stratégie de résilience qui ne mise que sur la capacité à redémarrer vite après une panne suppose que la panne reste rare et brève. Une stratégie de robustesse accepte que les perturbations deviennent fréquentes et conçoit le système pour qu'il continue à rendre l'essentiel pendant qu'elles durent. La low-tech relève de cette seconde logique.
Pourquoi la question arrive maintenant dans les comités de direction
La dépendance numérique existe depuis longtemps. La nouveauté tient à la fréquence et à la diversité des chocs qui la mettent à l'épreuve. Cinq signaux expliquent pourquoi des organisations très éloignées du monde associatif s'intéressent désormais à la low-tech.
Une seule mise à jour peut arrêter des milliers d'organisations
La panne CrowdStrike de juillet 2024 est devenue un cas d'école. Un fichier de configuration erroné, distribué automatiquement à des millions de postes, a provoqué leur plantage au démarrage. Microsoft a estimé à 8,5 millions le nombre d'appareils touchés, soit moins de 1 % du parc Windows mondial. Ce faible pourcentage a suffi à désorganiser le transport aérien et une partie du système de santé.
Le coût est documenté. L'assureur Parametrix a estimé les pertes directes à 5,4 milliards de dollars pour les seules entreprises américaines du Fortune 500, hors Microsoft, avec une moyenne de 44 millions de dollars par entreprise touchée. Selon la même estimation, seuls 10 à 20 % de ces pertes seraient couverts par les assurances.
La leçon dépasse CrowdStrike. Quand tous vos postes dépendent du même éditeur, du même système d'exploitation et du même canal de mise à jour automatique, vous avez construit ce que les informaticiens appellent un point de défaillance unique : un élément dont la panne entraîne l'arrêt de tout le système. La redondance classique (deux serveurs identiques) ne protège pas contre ce type de défaillance, puisque les deux serveurs reçoivent la même mise à jour au même moment.
Les cyberattaques visent d'abord les PME et les collectivités
Le Panorama de la cybermenace 2024 publié par l'ANSSI, l'agence nationale chargée de la sécurité des systèmes d'information, recense 4 386 événements de sécurité traités, en hausse de 15 % sur un an. Parmi les victimes de rançongiciels connues de l'agence, les PME, TPE et ETI représentent 37 %, les collectivités territoriales 17 %. Un rançongiciel est un logiciel malveillant qui chiffre les données d'une organisation et exige une rançon pour les débloquer.
Ces chiffres rappellent une réalité souvent sous-estimée : les grandes entreprises disposent d'équipes et de budgets pour se protéger, les structures plus petites beaucoup moins. Pour elles, la question pratique est moins « comment empêcher toute attaque » que « comment continuer à facturer, produire et livrer pendant les trois semaines où le système sera indisponible ». C'est une question d'organisation autant que de technique.
Le numérique dépend de l'électricité, et l'électricité devient moins garantie
Le rapport Cigref × INR cite le retour d'expérience d'Orange après la tempête Ciaran de novembre 2023 dans le Grand Ouest. Près de 90 % des interruptions de service de téléphonie mobile dans la région étaient directement liées à des coupures d'alimentation électrique. Orange a dû mobiliser des groupes électrogènes, souvent prêtés par Enedis, et distribuer des boîtiers wifi et des quotas de données pour rétablir un minimum de connectivité.
Le 28 avril 2025, la péninsule ibérique a connu un black-out quasi total. ENTSO-E, le réseau européen des gestionnaires de transport d'électricité, a documenté la déconnexion de la quasi-totalité des unités de production d'Espagne et du Portugal à 12 h 33. Selon les régions, le rétablissement a pris de longues heures. Pendant ce temps, tout ce qui reposait sur un terminal, un réseau ou un paiement électronique s'est arrêté.
Ces épisodes posent une question simple aux organisations : vos processus critiques savent-ils fonctionner quelques heures, ou quelques jours, avec une énergie réduite ou intermittente ?
Les composants électroniques sont devenus un enjeu géopolitique
Le rapport rappelle que l'entreprise taïwanaise TSMC concentre près de 90 % de la production mondiale des semi-conducteurs les plus avancés. Il mentionne aussi la décision de la Chine, en 2025, de restreindre l'exportation de plusieurs terres rares et métaux (gallium, germanium, indium notamment) essentiels à la fabrication d'équipements numériques, en réponse aux mesures douanières américaines. Le secteur numérique utilise entre 50 et 70 éléments du tableau périodique.
Pour une organisation, cela signifie que la disponibilité et le prix des serveurs, des postes de travail et des équipements réseau ne sont plus des hypothèses stables. Le renouvellement « tous les trois ou quatre ans » repose sur une chaîne d'approvisionnement longue et concentrée, qui peut se gripper.
Le renouvellement forcé coûte cher, en argent comme en carbone
La fin du support de Windows 10, le 14 octobre 2025, a illustré une autre forme de dépendance. Le cabinet Canalys estimait qu'environ 240 millions de PC dans le monde ne pouvaient pas passer à Windows 11 à cause de ses exigences matérielles, alors qu'ils fonctionnaient encore. Pour les organisations concernées, l'alternative était simple : payer des mises à jour de sécurité étendues, racheter du matériel, ou basculer vers un autre système.
Sur le plan environnemental, l'étude ADEME-Arcep montre que la fabrication représente environ 80 % de l'empreinte carbone des terminaux, loin devant leur utilisation. L'Arcep évalue la part du numérique à 4,4 % de l'empreinte carbone de la France en 2022. Chaque renouvellement anticipé d'équipement fonctionnel est donc à la fois une dépense et une émission évitable.
Ce que le rapport Cigref × INR change pour les organisations
Le rapport « L'approche low-tech au service de la résilience numérique des organisations » est le fruit d'un an de travail d'un groupe réunissant notamment BNP Paribas, Orange, Michelin, la SNCF, Enedis, Saint-Gobain, la Banque de France, l'ADEME et plusieurs collectivités. Son intérêt tient moins à une découverte qu'à une légitimation : des acteurs que personne ne peut soupçonner de technophobie y affirment que la low-tech constitue « un cadre conceptuel et un levier opérationnel pour renforcer la résilience numérique ».
Trois scénarios de rupture à l'horizon 2035-2040
Avec l'appui du cabinet de prospective Futuribles, le groupe de travail a construit trois scénarios :
- L'emballement des conflits mondiaux, avec une rupture d'approvisionnement en semi-conducteurs et métaux rares. Le scénario imagine une crise autour de Taïwan qui laisse l'Europe dépendante à la fois des services cloud américains et des équipements asiatiques, contrainte de composer avec des services numériques dégradés.
- La croissance explosive des usages numériques, portée notamment par l'intelligence artificielle générative, qui conduit les autorités à rationner l'énergie et l'eau consacrées au numérique. Des quotas d'usage sont instaurés, et les fonctionnalités jugées non essentielles peuvent être suspendues à tout moment.
- L'intensification des phénomènes climatiques extrêmes, qui endommagent régulièrement data centers, réseaux et sites de production, et imposent des modes de fonctionnement dégradés récurrents.
Ces scénarios servent moins à prédire l'avenir qu'à tester la solidité d'une organisation face à des situations plausibles, comme un exercice de résistance (« stress test ») en finance.
Une « grammaire commune » plutôt qu'une solution unique
L'INR résume l'apport du rapport ainsi : la low-tech n'y apparaît pas comme une solution unique, mais comme une grammaire commune permettant d'imaginer d'autres trajectoires. Les pistes citées sont concrètes : systèmes d'exploitation durcis et sobres, processus manuels en doublure des outils numériques, mutualisation territoriale des ressources, développement de filières locales de réparation et de reconditionnement.
Le rapport introduit aussi un terme appelé à circuler dans les DSI : le techno-discernement, c'est-à-dire la capacité à choisir le niveau de technologie adapté à chaque besoin, en intégrant ses coûts cachés et ses fragilités. C'est sans doute l'expression la plus utile pour présenter la démarche en comité de direction, où le mot « low-tech » suscite encore des réticences.
Cinq principes pour appliquer la low-tech à votre système d'information
Le rapport et nos propres accompagnements convergent vers cinq principes. Aucun n'exige de tout reconstruire. Chacun peut démarrer sur un périmètre limité.
1. Partir du besoin réel, pas de la solution disponible
L'exemple le plus parlant du rapport concerne une compagnie ferroviaire qui voulait améliorer la traçabilité de ses wagons. La première proposition, très high-tech, combinait capteurs connectés, GPS, 5G et système d'attelage automatisé, pour un coût estimé entre 30 000 et 50 000 euros par wagon. Le coût s'est révélé prohibitif au regard du parc.
L'étude a été reprise en partant des besoins réels. L'attelage automatisé n'apportait pas d'avantage significatif par rapport au fonctionnement existant. La localisation en temps réel n'était pas nécessaire, puisque les wagons sont soit stationnés pendant de longues périodes, soit attelés à une motrice en mouvement. La solution retenue associe un micro-ordinateur Raspberry Pi, une puce GPS et un émetteur LoRaWAN (une technologie radio longue portée et basse consommation), qui transmet la position toutes les 30 minutes. Coût unitaire : 150 euros par wagon. Les capteurs temps réel ont été concentrés sur les motrices, là où leur utilité est avérée, et l'entreprise a publié la solution en open source.
La technologie reste présente du début à la fin de cet exemple. Le gain vient d'une question posée au bon moment : de quoi avons-nous vraiment besoin, et à quelle fréquence ?
2. Simplifier pour réduire la surface d'attaque
Chaque fonctionnalité, chaque module et chaque intégration avec un service tiers est un point d'entrée potentiel pour un attaquant. Les spécialistes parlent de surface d'attaque. La simplification sert donc la sécurité autant que la sobriété.
Le rapport cite un groupe bancaire qui a prototypé une version low-tech de son site de banque en ligne : épurée, sans publicités, sans pop-ups, sans fonctionnalités superflues. Les utilisateurs testeurs l'ont trouvée « plus simple et plus rapide » que l'application standard. Elle était aussi plus sobre et mieux sécurisée, du fait de sa moindre exposition. Le projet n'a pas abouti, parce que le service marketing n'était pas prêt à renoncer aux publicités. L'anecdote illustre bien où se situe le frein : rarement dans la technique, plus souvent dans les arbitrages internes.
Le même raisonnement vaut pour les systèmes d'exploitation. Le rapport recommande des OS « durcis et allégés », débarrassés des composants non essentiels, capables de tourner sur du matériel ancien et plus faciles à maîtriser.
3. Faire durer, réparer, garder la compétence en interne
Puisque la fabrication pèse environ 80 % de l'empreinte des terminaux, l'allongement de la durée de vie est le levier environnemental le plus puissant à la disposition d'une organisation. C'est aussi un levier de résilience : un parc que vous savez entretenir et réparer vous rend moins dépendant d'une chaîne d'approvisionnement tendue.
Concrètement, cela passe par :
- des critères de réparabilité et de disponibilité des pièces dans vos appels d'offres ;
- le recours au matériel reconditionné pour les usages bureautiques ;
- des systèmes d'exploitation légers pour prolonger les postes qui ne suivent plus les exigences des versions récentes ;
- le maintien en interne, ou dans votre territoire, de compétences de diagnostic et de réparation.
Ce dernier point est le plus souvent négligé. Le rapport insiste sur la « maîtrise de leurs outils » comme fondement de la capacité des organisations à résister aux chocs, et qualifie l'investissement dans le capital humain local de « véritable assurance ».
4. Prévoir le mode dégradé : le plan de continuité d'activité low-tech
C'est sans doute la proposition la plus opérationnelle du rapport. Un plan de continuité d'activité (PCA) décrit comment une organisation maintient ses activités essentielles en cas de crise. La plupart des PCA existants prévoient des solutions de secours… numériques : site de repli, serveurs miroirs, bascule vers un autre cloud. Le rapport propose un PCA low-tech, qui intègre des processus de secours opérables manuellement, indépendamment des outils numériques.
L'idée centrale est la « doublure » des processus. Pour chaque processus critique (prise de commande, facturation, ordonnancement de production, suivi des stocks, gestion des accès au site), l'organisation dispose d'une version manuelle documentée, et elle l'active régulièrement pour que les équipes sachent encore l'exécuter. Un formulaire papier rangé dans une armoire ne suffit pas : si personne ne l'a utilisé depuis trois ans, il ne servira à rien le jour de la crise.
Le rapport reconnaît honnêtement les limites. La coexistence de deux systèmes parallèles complique la maintenance et demande un accompagnement rigoureux. Elle coûte plus cher à court terme, même si elle stabilise l'organisation à long terme. Il relève aussi un bénéfice inattendu : un PCA fondé sur des principes low-tech est souvent moins onéreux à long terme qu'un dispositif high-tech, et il constitue une excellente porte d'entrée pour acculturer les équipes à la démarche.
5. Diversifier pour éviter les points de défaillance uniques
La panne CrowdStrike l'a montré : l'homogénéité est efficace en temps normal et dangereuse en temps de crise. Le rapport recommande de diversifier les fournisseurs de services cloud et de privilégier des architectures dites « agnostiques », c'est-à-dire indépendantes d'un fournisseur et migrables rapidement.
Le retour d'expérience du cabinet Nuageo, cité dans le rapport, formule le principe sous forme d'image. Il oppose le système d'information « Château Fort », monolithique, stable et optimisé pour des besoins prévisibles, au « Village Agile », composé de « quartiers autonomes » capables de continuer à fonctionner quand l'un d'eux tombe. Nuageo insiste sur un point contre-intuitif : viser une forme de « sous-optimalité » à court terme, par exemple en acceptant plusieurs fournisseurs plutôt qu'un seul, renforce la viabilité à long terme.
Pour vous aider à mesurer ces dépendances, un outil public existe depuis janvier 2026 : l'Indice de résilience numérique (IRN), lancé à Bercy et expérimenté notamment par la Caisse des Dépôts. Ce référentiel ouvert évalue la dépendance d'un système critique selon 20 critères répartis en huit dimensions. Il ne remplace ni un audit de cybersécurité ni une stratégie cloud, mais il fournit une base de discussion objective entre direction générale, DSI et achats.
Quand l'énergie devient variable : la méthode TELED appliquée au numérique
Le rapport Cigref × INR consacre un encart au retour d'expérience du collectif de la méthode TELED, présentée par Arnaud Crétot, fondateur de NeoLoco et cofondateur du collectif avec Loïc Perrochon. TELED signifie « Tâches Essentielles Lorsque l'Énergie est Disponible ». La méthode part d'un constat : nos organisations reposent sur l'hypothèse d'un accès illimité et continu à l'énergie, alors que cette continuité devient moins garantie (tensions sur le gaz, black-out ibérique, prix instables, attaques informatiques sur les infrastructures). Son ambition est d'installer une culture de la variabilité dans les organisations.
Un exemple industriel chiffré
La méthode est née de l'expérience de NeoLoco, entreprise de boulangerie et de torréfaction dont les fours fonctionnent à l'énergie solaire. Le rapport cite aussi le cas de la menuiserie industrielle ADAM, qui alimente une partie de ses activités avec des panneaux solaires. L'analyse TELED a montré que la principale consommation d'énergie venait de l'atelier scierie, qui occupe quatre salariés sur un effectif de soixante-dix. Il devenait possible de dissocier cet atelier du reste du flux de l'usine et de réorganiser ses horaires : journées plus courtes réparties sur six jours au lieu de cinq, pause déjeuner décalée pour profiter du pic d'ensoleillement. Résultat potentiel : un taux d'utilisation des panneaux solaires qui passe de 25 % à plus de 50 %.
Ce type de réorganisation rejoint ce que nous décrivons dans notre article sur la flexibilité énergétique dans l'industrie : avant d'acheter des batteries, on peut souvent déplacer la consommation.
Ce que TELED change pour un système d'information
Le collectif identifie trois leviers pour le numérique :
- La gestion de l'intermittence des services. Les sites de billetterie pratiquent déjà la file d'attente pour éviter de surdimensionner leurs serveurs en vue de pics ponctuels. Le site de Low-tech Magazine, hébergé sur un petit serveur alimenté par l'énergie solaire à Barcelone, affiche son niveau de batterie et accepte de se couper lors des longues périodes nuageuses. Le rapport précise que sa refonte a divisé par cinq le poids moyen de ses pages.
- La planification des tâches. Sauvegardes, mises à jour, calculs lourds, entraînement de modèles : une grande partie des traitements informatiques peut être programmée aux moments où l'énergie est abondante, sans dégrader le service rendu aux utilisateurs.
- L'intégration dans la gestion des risques. La méthode propose un plan d'action gradué, du plus simple au plus contraignant, pour gérer la variabilité d'accès aux ressources et à l'énergie dans les plans de continuité.
Pour approfondir les fondements de la méthode, vous pouvez consulter notre compte rendu des conférences TELED d'Arnaud Crétot et Loïc Perrochon.
High-tech et low-tech : une complémentarité à organiser
Une crainte revient dans tous les comités de direction : la low-tech serait un retour en arrière, incompatible avec la compétitivité. Le rapport consacre une section entière à cette question et conclut à une complémentarité possible. La recherche high-tech peut éclairer le choix des matériaux les plus adaptés à une conception low-tech, et les principes low-tech peuvent orienter le développement high-tech vers plus de sobriété, de durabilité et de réparabilité.
L'exemple des wagons le montre bien : la solution retenue utilise un micro-ordinateur, une puce GPS et un réseau radio moderne. Elle est low-tech par sa démarche, puisqu'elle part du besoin, se limite au nécessaire et reste réparable et duplicable. Elle n'a rien d'archaïque. Le rapport cite également le Fairphone, smartphone conçu selon des principes de robustesse, de modularité et de réparabilité.
Le vrai clivage passe donc moins entre « high » et « low » qu'entre une technologie choisie et une technologie subie. Une organisation qui sait pourquoi elle utilise chaque outil, ce qui se passe s'il tombe, et comment elle continuerait sans lui, pratique le techno-discernement, quel que soit son niveau d'équipement.
Cette logique dépasse d'ailleurs le système d'information. Chez La Belle Tech, nous l'appliquons aussi à des procédés physiques, par exemple la production de biochar en entreprise agricole ou industrielle, où le choix d'un équipement simple et réparable conditionne la viabilité du projet.
Les freins réels, et comment les lever
Le rapport est lucide sur les obstacles. Il en distingue trois catégories.
Les freins internes à l'organisation. La démarche suscite des craintes de perte de productivité, la complexité du remplacement des dispositifs existants inquiète, et l'industrialisation d'une approche souvent locale paraît difficile.
Les freins culturels. Le mot « low-tech » est fréquemment perçu comme synonyme de régression. Dans l'imaginaire collectif, l'innovation reste associée aux technologies de pointe.
Les freins externes. Certaines normes freinent l'adoption de solutions simples, et beaucoup d'organisations attendent un cadre réglementaire pour légitimer l'action.
Le rapport propose plusieurs leviers pour les dépasser. Nous retenons les quatre qui fonctionnent le mieux en pratique.
Passer par la gestion des risques
Les directions des risques sont des alliées naturelles. Présenter la démarche comme une réponse aux risques de rupture (fournisseurs, énergie, cyber, climat) plutôt que comme un engagement environnemental la rend audible pour des interlocuteurs peu sensibles à l'argument écologique.
Simuler une crise
Le rapport recommande les exercices de mise en situation : pénurie d'énergie, rupture de livraison de composants, coupure réseau prolongée. Le cabinet OCTO Technology a développé un « disruption game » qui place les participants dans un contexte contraint et les pousse à imaginer des solutions qui ne reposent pas uniquement sur le numérique. Une demi-journée de simulation convainc souvent davantage qu'un rapport de cinquante pages.
Tenir une « comptabilité de l'évité »
L'argument économique reste décisif. Le rapport propose de valoriser systématiquement les coûts évités grâce aux démarches low-tech : matériel non racheté, licences supprimées, consommation d'énergie réduite, heures d'arrêt évitées, dépendances critiques supprimées. L'exemple des wagons, avec un coût unitaire divisé par 200 à plus de 300, montre que ces chiffres peuvent être spectaculaires.
Choisir ses mots
Si le terme low-tech bloque, le rapport suggère des alternatives comme « techno-discernement », « fair tech » ou la triade « Utilité, Réparabilité, Durabilité ». Le contenu de la démarche compte davantage que son étiquette.
Les limites à regarder en face
Être honnête sur les limites renforce la crédibilité de la démarche. Le rapport en pointe plusieurs :
- le maintien de deux systèmes parallèles (numérique et manuel) coûte du temps et de l'argent ;
- les compétences low-tech (réparation, électronique, systèmes allégés) sont rares, et le retour sur investissement de la formation est lent ;
- l'absence d'économies d'échelle peut renchérir certaines solutions ;
- les solutions doivent respecter les normes de sécurité, sous peine d'être perçues comme du bricolage ;
- la tension entre court terme et long terme reste, selon les auteurs eux-mêmes, « largement irrésolue ».
Ces limites imposent de conduire la démarche avec méthode, en commençant par les périmètres où le rapport entre effort et gain est le plus favorable.
Feuille de route : six étapes pour engager votre organisation
Voici la démarche que nous recommandons, inspirée des bonnes pratiques du rapport et de nos accompagnements. Elle convient aussi bien à une PME industrielle qu'à une collectivité ou à la DSI d'un groupe.
Étape 1 — Cartographier et hiérarchiser vos services numériques
Listez les services numériques dont dépend votre activité et classez-les selon leur caractère essentiel. Pour chacun, posez trois questions : que se passe-t-il s'il s'arrête une heure, une journée, deux semaines ? De quels fournisseurs, de quelle énergie et de quelles compétences dépend-il ? Existe-t-il une alternative ? L'Indice de résilience numérique peut structurer cet exercice pour vos systèmes les plus critiques.
Étape 2 — Questionner le besoin de chaque couche
Pour les services non essentiels, la question devient : à quoi sert réellement cette fonctionnalité, et qui l'utilise ? Beaucoup d'organisations découvrent à cette étape des licences inutilisées, des modules jamais activés, des données conservées sans raison. Chaque élément supprimé réduit à la fois les coûts, la consommation et la surface d'attaque.
Étape 3 — Organiser un exercice de crise
Choisissez un scénario réaliste pour votre activité (cyberattaque, coupure d'électricité de 48 heures, indisponibilité de votre ERP, rupture d'approvisionnement en postes de travail) et réunissez les responsables concernés pendant une demi-journée. L'objectif est d'identifier les processus qui s'arrêtent net et ceux qui savent continuer.
Étape 4 — Construire la doublure manuelle de vos processus critiques
Pour les trois à cinq processus les plus critiques révélés par l'exercice, documentez une version dégradée, opérable sans outil numérique ou avec un outil minimal. Testez-la au moins une fois par an, idéalement sur une portion réelle de l'activité. Désignez un référent chargé de la maintenir à jour.
Étape 5 — Réorienter vos achats vers la durée de vie
Intégrez dans vos appels d'offres des critères de réparabilité, de disponibilité des pièces et de compatibilité avec du matériel ancien. Allongez la durée d'amortissement de vos équipements. Testez le reconditionné sur les usages bureautiques. Diversifiez vos fournisseurs critiques quand c'est possible.
Étape 6 — Mesurer avec des indicateurs adaptés
Les indicateurs classiques (disponibilité, temps de réponse, coût par utilisateur) ne disent rien de la robustesse. Le rapport recommande d'ajouter des indicateurs alternatifs : durée de vie moyenne du parc, nombre de points de défaillance unique identifiés et traités, part des processus critiques disposant d'une doublure testée, coûts évités. Ces indicateurs nourrissent la comptabilité de l'évité et entretiennent l'engagement de la direction.
Une démarche de ce type peut être en partie financée. Nous avons recensé les dispositifs mobilisables dans notre guide sur le financement de la transition low-tech en entreprise.
Questions fréquentes sur la résilience numérique low-tech
La low-tech signifie-t-elle renoncer au numérique ?
Pas du tout. La démarche consiste à choisir le niveau de technologie adapté à chaque besoin et à vérifier que chaque outil ne fragilise pas l'ensemble. L'exemple des wagons, équipés d'un micro-ordinateur et d'un émetteur radio moderne, montre qu'une solution low-tech peut être numérique. Ce qui change, c'est la manière de décider : on part du besoin réel plutôt que de la solution la plus puissante disponible.
Quelle différence entre résilience numérique et cybersécurité ?
La cybersécurité vise à protéger les systèmes contre les attaques. La résilience numérique couvre un champ plus large : elle inclut aussi les pannes logicielles, les coupures d'énergie, les ruptures d'approvisionnement en matériel, la défaillance d'un fournisseur et la capacité à continuer l'activité pendant ces perturbations. Une organisation peut être bien protégée contre les attaques et rester très fragile face à une coupure d'électricité de deux jours.
Qu'est-ce qu'un plan de continuité d'activité low-tech ?
C'est un plan de continuité qui prévoit, pour les processus critiques, des solutions de secours opérables manuellement ou avec des outils minimaux, indépendamment du système d'information principal. Le rapport Cigref × INR le recommande explicitement, à condition que ces processus de secours soient régulièrement activés pour que les équipes sachent encore les exécuter.
La démarche est-elle adaptée à une PME ?
Elle l'est particulièrement. Les PME, TPE et ETI représentent 37 % des victimes de rançongiciels connues de l'ANSSI, et elles disposent rarement des moyens de redondance des grands groupes. Pour elles, la simplicité, la diversification des fournisseurs et la capacité à fonctionner en mode dégradé constituent souvent la protection la plus accessible. Une première cartographie et un exercice de crise demandent quelques jours, pas un budget d'infrastructure.
Le techno-discernement, nouvelle compétence de direction
La résilience numérique ne se gagnera pas en ajoutant indéfiniment des couches de protection à des systèmes de plus en plus complexes. Les chocs des dernières années (panne CrowdStrike, cyberattaques en série, tempêtes, black-out ibérique, tensions sur les composants) montrent que la complexité elle-même est devenue une source de fragilité. Le rapport Cigref × INR donne aux dirigeants un cadre et un vocabulaire pour en tirer les conséquences.
La démarche low-tech appliquée au numérique se résume à quelques questions simples, posées systématiquement : de quoi avons-nous vraiment besoin ? Que se passe-t-il si cet outil tombe ? Savons-nous le réparer, le remplacer, nous en passer quelques jours ? Les organisations qui sauront y répondre continueront à fonctionner quand d'autres, parfois mieux équipées, attendront que le système redémarre.
Si vous souhaitez engager cette réflexion avec méthode, La Belle Tech accompagne les PME, industriels et collectivités dans leur transition low-tech, en s'appuyant notamment sur la méthode TELED. Découvrez notre accompagnement à la transition low-tech.