Ce blog parle d'habitude de pyrolyseurs, de plannings de production et de stocks tampons. Cet article change de registre. Il réunit trois mots que l'on croise rarement ensemble, low-tech, philosophie, robustesse, parce qu'une méthode d'organisation repose toujours sur une certaine idée du monde, et qu'il est plus honnête de l'exposer que de la laisser implicite.
La réflexion présentée ici est portée par Arnaud Crétot et Loïc Pérochon, cofondateurs de La Belle Tech. Elle alimente la méthode TELED, que nous déployons auprès des PME, des industriels et des collectivités. Elle part d'une question qu'ils formulent ainsi : l'humanité peut-elle s'émanciper d'une dynamique naturelle qui la conduit à accélérer sa propre dégradation ?
Une précision de méthode avant de commencer. Les questions sont les leurs, et elles restent ouvertes. Les repères historiques et scientifiques que j'ajoute pour les éclairer viennent de travaux publiés, cités en tant que tels, et ils n'engagent pas les deux auteurs, dont la recherche est en cours. Vous ne trouverez donc pas de conclusion définitive à la fin de cette page, mais une série de questions que nous pensons utiles à un dirigeant, à un responsable industriel ou à un DSI.
Des Lumières aux limites planétaires : quand la puissance d'agir se retourne
Le point de départ est un héritage que nous partageons tous. Depuis les Lumières, la connaissance scientifique est un puissant instrument d'émancipation : comprendre les lois de la nature pour s'affranchir de ses contraintes, maîtriser ses forces et accroître notre liberté.
Le programme avait été annoncé dès 1637. Dans la sixième partie du Discours de la méthode, Descartes espère une philosophie pratique qui permettrait de connaître « la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air » et ainsi de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Un siècle et demi plus tard, en 1784, Kant donne aux Lumières leur devise. Il les définit comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, c'est-à-dire de l'incapacité à se servir de son entendement sans être dirigé par un autre, et il résume le mouvement en deux mots latins : Sapere aude, ose savoir.
Ce projet a tenu ses promesses. La médecine, l'agriculture, l'énergie abondante et l'industrie ont libéré une grande partie de l'humanité de contraintes qui pesaient sur elle depuis toujours. C'est précisément ce succès qui pose problème aujourd'hui.
Arnaud Crétot et Loïc Pérochon posent la question sans détour : que se passe-t-il lorsque cette puissance d'action nous conduit à dépasser les limites planétaires dont dépend notre propre existence ? Les limites planétaires sont neuf seuils, définis par des chercheurs en sciences du système Terre, au-delà desquels les grands équilibres qui rendent la planète habitable ne sont plus garantis : climat, biodiversité, cycles de l'azote et du phosphore, eau douce, entre autres. Le bilan publié en septembre 2025 par l'Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique indique que sept de ces neuf limites sont désormais franchies, la dernière en date étant l'acidification des océans. Seules la couche d'ozone et la charge en aérosols atmosphériques restent dans la zone sûre.
L'instrument de notre émancipation est donc devenu, en partie, celui de notre fragilisation. Comment une connaissance qui devait nous libérer a-t-elle pu nous amener là ?
Une même dynamique, de la physique aux sociétés industrielles ?
L'hypothèse que les deux auteurs explorent est la suivante. Des lois fondamentales de la physique à l'évolution du vivant, puis à la trajectoire énergétique des sociétés industrielles, une continuité semble se dessiner : les systèmes tendent à exploiter les potentiels énergétiques disponibles et à les réduire toujours plus rapidement. Un potentiel énergétique désigne ici toute différence exploitable, un écart de température, une chute d'eau, un gisement de charbon, un rayonnement solaire, qui peut être convertie en travail avant de se dégrader en chaleur.
Cette dynamique traverserait la nature comme les sociétés humaines. Quelques repères permettent de comprendre d'où vient cette idée et pourquoi elle mérite d'être prise au sérieux.
Ce que décrit la physique : les structures dissipatives
Le chimiste Ilya Prigogine a forgé le terme de structure dissipative pour désigner un système ouvert qui se maintient en ordre grâce au flux d'énergie qui le traverse, et qui dégrade cette énergie au passage. L'exemple de laboratoire le plus simple est une fine couche de liquide chauffée par le bas : au-delà d'un certain écart de température, le liquide s'organise spontanément en cellules de convection régulières, dites cellules de Bénard, qui évacuent la chaleur bien plus vite que ne le ferait un liquide immobile. L'ordre apparaît parce qu'il accélère la dissipation.
Le physicien et astronome François Roddier a prolongé cette lecture dans Thermodynamique de l'évolution (2012). Il range dans la même famille les cyclones, les êtres vivants, les espèces, les écosystèmes et les sociétés humaines, et défend l'idée que ces structures s'auto-organisent de manière à maximiser le flux d'énergie qui les traverse.
Ce que fait le vivant : la course à la puissance
Côté biologie, l'idée est ancienne. En 1922, Alfred Lotka propose de lire la sélection naturelle à travers l'énergie : dans la compétition, l'avantage irait aux organismes qui captent et transforment le plus efficacement l'énergie disponible. L'écologue Howard Odum en a tiré le principe de puissance maximale, selon lequel les systèmes qui l'emportent sont ceux qui maximisent leur flux d'énergie utile.
Ce que montre l'histoire de l'énergie
Les sociétés industrielles offrent le tableau le plus net. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la biomasse, bois et résidus de culture, dominait l'approvisionnement mondial. Le charbon s'y est ajouté, puis le pétrole, le gaz, l'hydraulique et le nucléaire. D'après les séries compilées par Our World in Data, la consommation mondiale d'énergies fossiles a été multipliée par huit environ depuis 1950, et elle a à peu près doublé depuis 1980.
L'historien Jean-Baptiste Fressoz a montré, dans Sans transition (2024), que les sources d'énergie se sont additionnées bien plus qu'elles ne se sont remplacées au cours des deux derniers siècles. Elles vivent en symbiose : il a fallu beaucoup de bois pour étayer les galeries des mines de charbon et poser les traverses des chemins de fer, et l'automobile illustre à son tour l'imbrication du pétrole et du charbon. Chaque nouveau potentiel découvert a été exploité en plus des précédents.
Un autre mécanisme va dans le même sens. En 1865, l'économiste William Stanley Jevons observe que la machine à vapeur de Watt, bien plus économe en charbon que celle de Newcomen, a fait bondir la consommation britannique de charbon au lieu de la réduire, parce que la vapeur devenue moins chère a trouvé mille nouveaux usages. On appelle aujourd'hui ce phénomène le paradoxe de Jevons, ou effet rebond : un gain d'efficacité sur une ressource peut en augmenter la consommation totale.
Une hypothèse à manier avec prudence
Ces travaux ne forment pas une loi établie. Le principe de puissance maximale reste débattu parmi les physiciens, et transposer la thermodynamique aux sociétés humaines demande des précautions que leurs auteurs eux-mêmes reconnaissent. C'est pourquoi Arnaud Crétot et Loïc Pérochon parlent d'une continuité qui « semble se dessiner », et d'une dynamique qui « pourrait éclairer autrement » notre histoire technique, économique et sociale.
Si l'hypothèse tient, même partiellement, elle change la lecture du problème écologique. Le dépassement des limites planétaires cesserait d'apparaître comme un accident de parcours ou une erreur de pilotage. Il ressemblerait plutôt au prolongement d'un mouvement très ancien, dont nos technologies seraient l'expression la plus aboutie.
Sommes-nous réellement libres de faire autrement ?
C'est la question que les deux auteurs qualifient de vertigineuse. Si tout système tend à exploiter les potentiels disponibles toujours plus vite, et si nos techniques, nos marchés et nos organisations sont des rouages de ce mouvement, que vaut notre liberté de choisir une autre trajectoire ?
Ils la prolongent par une seconde interrogation : l'humanité peut-elle produire une œuvre qui ne soit pas exclusivement au service de cette dynamique, même lorsque celle-ci finit par compromettre ses propres conditions d'existence ?
Le mot « exclusivement » compte. La question ne suppose pas qu'il faudrait cesser de transformer de l'énergie, ce qui n'aurait aucun sens pour un être vivant, et encore moins pour une entreprise. Elle demande s'il existe une marge, un espace où une société, une organisation ou un atelier peut orienter son activité selon d'autres critères que l'accroissement du débit.
Un dirigeant rencontre cette question sous une forme très concrète. Quand votre entreprise gagne 15 % d'efficacité énergétique sur une ligne de production, où va ce gain ? Dans la plupart des cas, il finance une hausse des volumes, une baisse des prix qui stimule la demande ou un nouvel équipement. La décision paraît libre à chaque étape, et pourtant le résultat agrégé ressemble beaucoup à ce que Jevons décrivait en 1865. Était-il possible d'en décider autrement ? Avec quelles conséquences face à des concurrents qui, eux, réinvestissent tout dans le volume ?
Ces questions n'appellent pas de réponse rapide. Elles aident en revanche à comprendre pourquoi tant de démarches de sobriété, sincères au départ, se trouvent absorbées par la logique qu'elles voulaient infléchir.
La robustesse, première piste empruntée au vivant
Le texte d'Arnaud Crétot et Loïc Pérochon ne s'arrête pas à ce constat. Ils avancent une première piste : la robustesse, qu'ils décrivent comme une stratégie éprouvée du vivant. Plutôt que rechercher toujours davantage de puissance et de contrôle, il s'agit d'apprendre à composer avec la variabilité, les limites et l'incertitude.
La piste a ceci d'intéressant qu'elle vient du même endroit que le problème. Le vivant participe à la dynamique de dissipation, et il a pourtant traversé des milliards d'années sans épuiser ses propres conditions d'existence. Le biologiste Olivier Hamant, dont nous avons présenté les travaux dans notre article sur l'entreprise robuste, définit la robustesse comme le maintien d'un système stable malgré les fluctuations. Il montre que le vivant l'obtient au prix d'une sous-performance assumée : de la redondance, de l'hétérogénéité, de la lenteur, du jeu dans les rouages. La photosynthèse, avec un rendement de l'ordre de 1 %, en est l'exemple le plus connu.
La nature ne pousse donc pas uniformément vers le débit maximal. Elle contient aussi des stratégies qui sacrifient une part de puissance pour durer. La marge de liberté que cherchent les deux auteurs pourrait-elle se loger là, dans le choix délibéré de ne pas exploiter tout le potentiel disponible ?
Ce que NeoLoco a appris du soleil
Cette piste vient d'abord du terrain. Arnaud Crétot a fondé NeoLoco, une boulangerie et torréfaction normande qui cuit et torréfie grâce à des concentrateurs solaires, des miroirs qui focalisent le rayonnement pour produire de la chaleur à haute température. L'énergie y est disponible quand le ciel le décide.
Une logique de puissance et de contrôle aurait cherché à masquer cette variabilité, avec des batteries, un appoint fossile ou un surdimensionnement. NeoLoco a fait le choix inverse et a réorganisé le travail autour d'elle : on cuit quand le soleil brille, on livre, on conditionne et on répare quand il se cache, et les stocks assurent la continuité du service au client. Loïc Pérochon a ensuite traduit cette pratique en langage industriel. Le résultat est la méthode TELED, pour « Tâches Essentielles Lorsque l'Essentiel est Disponible ».
Les diagnostics menés depuis donnent un ordre de grandeur utile : les tâches réellement énergivores ne représentent que 15 à 20 % du temps de travail des organisations étudiées. La marge de manœuvre existe donc, et elle se situe dans l'organisation bien plus que dans la technologie. La méthode TELED est, en ce sens, la traduction opérationnelle de la réflexion présentée ici. Le même raisonnement structure nos autres terrains, par exemple la production de biochar par campagnes de pyrolyse plutôt qu'en flux continu.
Ce que cette réflexion change dans une organisation
Un article de philosophie sur un blog d'entreprise doit pouvoir se traduire en décisions. Voici cinq questions que cette réflexion permet de poser en comité de direction. Aucune n'a de réponse universelle, et c'est leur intérêt.
- Où vont vos gains d'efficacité ? Listez les trois derniers projets d'optimisation énergétique ou matière. Le gain a-t-il réduit la consommation absolue du site, ou a-t-il été réinvesti en volume ? La réponse situe votre exposition à l'effet rebond.
- Quelle part de puissance payez-vous pour ne jamais subir de variabilité ? Abonnements électriques surdimensionnés, flux tendus, livraisons express : chaque dispositif qui efface une fluctuation a un coût et crée une dépendance. Lesquels sont indispensables, lesquels relèvent de l'habitude ?
- Quelles tâches peuvent attendre que la ressource soit disponible ? C'est la question centrale de TELED. Elle vaut pour l'énergie, et aussi pour une matière première, une pièce détachée ou une compétence rare.
- Qu'avez-vous choisi de ne pas faire ? Une organisation qui ne sait citer aucun potentiel qu'elle a renoncé à exploiter, un marché, une cadence, une automatisation, n'a probablement jamais exercé la liberté dont parle cet article.
- Vos équipements vous laissent-ils la main ? Un outil que vos équipes comprennent et réparent préserve votre capacité à changer de trajectoire. Un outil opaque la réduit. C'est l'un des critères que nous détaillons dans notre guide de la low-tech en entreprise.
Ces questions ne demandent aucun investissement. Elles demandent une heure de discussion franche, et elles suffisent souvent à faire apparaître des choix que l'on croyait contraints.
L'intelligence artificielle : amplificateur ou bifurcation ?
L'émergence de l'intelligence artificielle donne à cette interrogation une actualité nouvelle. Arnaud Crétot et Loïc Pérochon la formulent en une phrase : va-t-elle amplifier les dynamiques qui nous ont conduits jusqu'ici, ou contribuer à ouvrir d'autres trajectoires ?
Les chiffres disponibles nourrissent les deux lectures. Selon le rapport Energy and AI de l'Agence internationale de l'énergie (2025), les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures d'électricité en 2024, soit 1,5 % de la consommation mondiale. Un térawattheure équivaut à un milliard de kilowattheures. L'agence prévoit que ce chiffre fera plus que doubler d'ici 2030, pour atteindre environ 945 TWh, l'IA étant le principal moteur de cette hausse. Vue sous cet angle, l'IA ressemble à un nouveau moyen, remarquablement efficace, d'exploiter plus vite les potentiels disponibles.
Le même rapport estime pourtant que la généralisation des applications d'IA existantes pour optimiser les procédés industriels pourrait économiser davantage d'énergie que n'en consomme aujourd'hui un pays comme le Mexique. Il ajoute aussitôt une réserve : des effets rebond pourraient annuler une partie de ces bénéfices. Jevons, encore.
L'outil ne tranche donc pas la question. Un algorithme d'optimisation maximise la fonction qu'on lui donne. Si cette fonction est le débit, il accélérera le débit. Pourrait-on lui demander autre chose : lisser une production sur la disponibilité réelle d'une énergie, anticiper une variabilité, aider une équipe à réparer un équipement qu'elle maîtrise mal ? Pour un DSI ou un responsable industriel, l'interrogation devient très pratique : à quel objectif vos projets d'IA sont-ils asservis, et qui a choisi cet objectif ?
Remettre la connaissance au service de notre émancipation
La réflexion se referme sur la question dont elle était partie. À la manière des Lumières du XVIIIe siècle, il s'agit pour Arnaud Crétot et Loïc Pérochon de poser une question simple et radicale : comment remettre la connaissance au service de notre émancipation ?
Au XVIIIe siècle, s'émanciper signifiait se libérer de la tutelle des dogmes et des contraintes que la nature imposait aux corps et aux récoltes. Que signifie s'émanciper aujourd'hui, si la contrainte principale vient de notre propre puissance ? Connaître la dynamique qui nous entraîne suffit-il à nous en donner la maîtrise, ou faut-il inventer des organisations, des techniques et des modèles économiques capables de tenir cette connaissance dans la durée ? La low-tech peut-elle être l'un des lieux où cette invention se fait, à l'échelle modeste d'un atelier, d'une PME ou d'une filière territoriale ?
Nous n'avons pas la réponse, et les deux auteurs ne prétendent pas l'avoir. Ils travaillent ces questions à partir de la philosophie, des sciences et de leurs expériences de terrain dans les low-tech, l'énergie, l'industrie et la transformation des organisations. Ils les partagent dans des conférences et séminaires, devant des étudiants, des ingénieurs, des dirigeants et des élus. Si elles résonnent avec les arbitrages que vous rencontrez dans votre organisation, c'est probablement le meilleur point de départ pour en discuter avec eux.
Questions fréquentes
Quel rapport entre cette réflexion philosophique et la low-tech en entreprise ?
La low-tech appliquée aux organisations suppose de renoncer à une part de puissance et de contrôle pour gagner en autonomie et en durée. Ce choix paraît irrationnel tant que l'on n'a pas compris la dynamique qui pousse spontanément dans l'autre sens. La réflexion d'Arnaud Crétot et Loïc Pérochon fournit ce cadre, et la méthode TELED en est l'application pratique.
La robustesse suffit-elle à répondre à la question posée ?
Les auteurs la présentent comme une première piste, et ils s'en tiennent à ce terme. Elle montre que le vivant connaît d'autres stratégies que la maximisation du débit. La question de savoir si des sociétés entières peuvent les adopter reste ouverte.
Cette approche rejette-t-elle la science et la haute technologie ?
Non. Elle s'inscrit explicitement dans l'héritage des Lumières et demande à quoi la connaissance doit servir. Le propos porte sur l'orientation donnée aux outils, y compris à l'intelligence artificielle, plutôt que sur leur niveau de sophistication.